Les leçons de vie de Jacques Brotchi (article La Libre Belgique / 3 février 2014)

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Il avait la tête. Encore fallait-il avoir les mains. Et la passion par-dessus. Un regard sur les interrogations et les perspectives de la médecine.

La première fois que j’ai rencontré Jacques Brotchi, il n’avait pas la notoriété qui lui est venue par la suite. Depuis peu à Bruxelles, ce Liégeois s’était retrouvé mon voisin de table lors d’un dîner de presse en Israël et sa curiosité pour les sujets abordés alliée à une décontraction non affectée me l’avaient fait prendre pour un confrère : "De quel journal ?". Amusé, il m’avait mis les idées d’aplomb d’un "Je suis médecin", prolongé, face à mon insistance, par ce "neurochirurgien" qui avait aussitôt stimulé mon intérêt pour une profession dont j’ignorais presque tout. A mes questions naïves, il avait pourtant pris le temps de répondre avec simplicité, précision, une attention à se bien faire comprendre et une passion qui lui mettait du ciel dans les yeux.

Or, voilà que, près de trente ans plus tard, je retrouve ces qualités dans un livre au titre emblématique, "Se dépasser sans blesser ni se perdre" - sa devise - qu’il vient de publier avec la complicité efficace de Marianne Vanhecke. Ecrit à l’heure où il a décidé de ne plus opérer tout en gardant quelques consultations, c’est là le document d’une profonde humanité d’un homme au parcours prestigieux, mu par la certitude que le bonheur des patients auxquels il s’est consacré a fait son propre bonheur. C’est aussi son regard, nourri de longue expérience, sur les interrogations et les perspectives de la médecine d’aujourd’hui et de demain.

Tout le monde peut lire. Tout le monde peut s’y retrouver sans s’y prendre de migraine. La clarté est ici exigence. L’amour est fil conducteur. Celui pour des parents ayant fui en 1929 une Roumanie qui interdisait aux juifs l’accès à l’université. Celui pour ces villageois de Mont qui, par leur silence, permirent à la famille d’échapper à la tourmente de la guerre. Celui pour une sœur, infirmière d’un grand dévouement en dépit des graves brûlures dont elle fut victime. Celui pour le médecin qui, le soignant d’une pneumonie à l’âge de six ans, orienta, dès ce moment, le choix de son futur métier. Celui pour la pêche où, au fil de l’Ourthe, il apprit la patience et la solitude. Celui pour Rachel, une Parisienne épousée très jeune qui, d’abord ébranlée par le peu de place que lui laissait la vie accaparante de son mari, forgea sa propre voie à force de volonté et d’intuition et le "supporta" à tous les sens du mot : c’est lui qui l’assure. Celui pour ses enfants et petits-enfants qui l’ont persuadé de tirer quelques leçons de sa vie. Celui de ses amis opérés - ou non - et de ses opérés devenus amis qui n’ont cessé de le motiver. Celui du vin, du football, des vacances…

Ses études révélèrent qu’il avait la tête. Encore fallait-il avoir les mains. L’époque n’était pas à la miniaturisation ni aux techniques actuelles. La sûreté du geste, la maîtrise de soi, l’agilité des doigts étaient indispensables. Un bon prétexte pour laisser à sa femme le soin du bricolage et autres contingences matérielles. Après le scanner, des appareils de plus en plus précis l’aideront à créer en 1981 le service de neurochirurgie de l’hôpital Erasme à Bruxelles pour lequel il avait été sollicité. Conscient des avantages apportés par le microscope, la résonance magnétique, le Pet scan, le Gamma Knife… il aime dire qu’on n’opère pas des images et qu’un bon médecin doit d’abord écouter et entendre celui qui demande son aide. Ils ont été nombreux et, parfois inattendus comme le président Bendjedid d’Algérie ou Henri de Danemark. S’il ne révélait jamais les noms des personnalités faisant appel à lui - on le lui reprocha pourtant -, certaines le firent elles-mêmes dans un élan de gratitude, tel Adamo, qui, devenu un ami, signe la préface du livre.

Les échecs, douloureuse source de leçons. L’indispensable travail en équipe. Les échanges internationaux. L’enseignement. L’acharnement thérapeutique. Les dons d’organe. La politique où il s’implique essentiellement sur les sujets de santé. Les prix et les honneurs auxquels il avoue sans façon être sensible… L’optimiste qui rêve d’un "marché commun" du Proche-Orient et de voir un jour les hémiplégiques remarcher grâce au remplacement des cellules mortes du cerveau continue à avoir des projets et un rythme de travail que Rachel aimerait voir ralentir. "Mais elle me connaît assez pour savoir que je supporterais difficilement de vivre avec un agenda vide." Dont acte.

Monique Verdussen
(publié dans "La Libre Belgique" du lundi 3 février 2014)
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